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Compte-rendu de lecture : Stéphane Foucart, le Populisme Climatique (Denoël)

Par Yves Sciama le mer 17/11/10 - 0:00

Le phénomène climatosceptique devrait poser problème à tout journaliste scientifique, aussi éloigné de la climatologie soit-il dans sa pratique quotidienne. Voici une discipline où, sur l'essentiel, à savoir l'existence d'un réchauffement climatique dangereux provoqué par l'homme, la science est non seulement claire, mais continuellement confortée par un flot incessant de nouvelles observations et découvertes. Or, à mesure que la compréhension des scientifiques progresse, celle du public s'obscurcit, comme en témoignent de nombreuses études. Et ce, en dépit de tous les articles que nous écrivons ! Ceci n'est pas vrai que dans la fraction la moins instruite de la population : nombre d'intellectuels, même des scientifiques de valeur, ont récemment pris position dans ce sens. (Pour tout dire même dans notre propre profession, les idées sont loin d'être toujours claires, j'en ai eu plus d'un témoignage.)

Et il y a plus extraordinaire encore : deux acteurs essentiels du débat, Claude Allègre et Vincent Courtillot, convaincus de fraude et de mensonges répétés, sont laissés libres de poursuivre leur action par toutes les institutions scientifiques établies. Pire, le dévoilement de ces mensonges et de ces fraudes n'affaiblit pas leur position médiatique, qui au contraire semble se renforcer sans cesse. Comme le relève Pierre Joliot, académicien et médaille d'or du CNRS dans le livre de Stéphane Foucart : « ce qui se passe actuellement est une évolution sans précédent : [alors qu'autrefois on se cachait pour frauder] nous avons désormais en science des manquements éthiques qui non seulement sont affichés mais aussi justifiés. » C'est donc un véritable drame qui se joue ici -voire une tragédie-, et c'est aussi pour cela que cet ouvrage est si passionnant.

Quoiqu'il en soit, lorsqu'on a pour métier d'expliquer la science et d'armer les citoyens pour en comprendre les enjeux, une telle situation vaut signal d'alarme, quelle que soit sa spécialité journalistique. Lorsque l'on aime la science, lorsque l'on estime la quête rigoureuse de la vérité qu'elle s'assigne, lorsque l'on respecte les qualités qu'elle suppose - ce qui est j'imagine notre cas à tous- on ne peut qu'être à la fois médusé et révolté par l'incroyable machine à nier le réel qui s'est ici mise en marche. C'est précisément les rouages de cette machine à travestir la vérité que Stéphane Foucart s'attache à décortiquer dans ce livre, minutieusement, avec beaucoup de pédagogie, et une impressionnante hauteur de vue.

Naturellement, les mensonges des uns et des autres sont soigneusement expliqués, avec toutes les références nécessaires. (Et pourtant le livre ne vire jamais au monotone inventaire des fautes, gardant au contraire une remarquable tension, même dans les passages les plus arides.) Mais il y a surtout des pages passionnantes (et ne comptez pas sur moi pour vous les résumer ici, a chacun de faire sa part d'efforts !) sur les motivations des uns et des autres, sur les rivalités des disciplines, sur le jeu des convictions sociales et philosophiques, sur le rôle de l'industrie, la place acquise par la blogosphère dans la fabrique de l'opinion, sur la nouvelle étape dans laquelle la science est entrée avec la prise de conscience des limites de la planète...

Le climat est un extraordinaire concentré des problèmes que soulèvent les rapports entre démocratie, science et société. Il s'y joue une partie dont il est indispensable d'avoir une vue claire, car son issue aura des répercussions énormes non seulement sur l'exercice de notre profession mais sur l'ensemble du champ social. Voilà pourquoi je pense qu'au moins parmi nous, et j'espère bien au-delà, il est important que ce livre trouve le lectorat qu'il mérite.

PS: On conseillera aussi le précieux débuggage des arguments sceptiques opéré par Sylvestre Huet, un des meilleurs connaisseurs du dossier climatique, dans "L'imposteur c'est lui paru chez Stock