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Il faut traiter Courtillot ! À sa juste mesure

Par Alain Labouze le mer 4/11/15 - 17:42

J’aimerais vous proposer un sujet d’échanges entre nous, dans le cadre professionnel de l'AJSPI, sur le thème : « Faut-il donner la parole aux climatosceptiques et, si oui, avec quels modes de traitement ? »  

À l’approche de la COP21, ce sujet pas vraiment nouveau me semble prendre une actualité nouvelle du fait des nombreux articles, émissions, reportages et enquêtes sur le feu (ou déjà cuits), et consacrés à juste titre par les rédactions pour couvrir l’événement.

Pour ne pas risquer de semer le doute ou la confusion sur un dossier éminemment complexe, la tentation est grande de contenir le débat scientifique, déjà bien nourri, dans l’enceinte des experts pro-Giec. Il y a déjà beaucoup à dire, le consensus sur l’essentiel ne pose pas vraiment de problème à l’énorme majorité d’entre nous et tout pas de côté pourrait décrédibiliser notre travail d’explication, de sensibilisation et de questionnements sur les véritables enjeux scientifiques, technologiques, énergétiques, agricoles, sociétaux et, au bout du compte, politiques.

Bref, face à ce qui ressemble à une grosse responsabilité sur les (frêles) épaules du journaliste scientifique, parfois étiqueté un peu vite « expert », le plus simple serait d’éviter le sujet climatosceptique. À titre personnel, j’avoue que cela a longtemps été ma position. Une position relativement confortable qui présentait à mes yeux le mérite d’une certaine cohérence éditoriale. Avec tous ceux (nombreux) qui partageaient ce point de vue, nous laissions à certains d’entre nous (les plus experts, peut-être les plus tenaces) le soin de publier des enquêtes approfondies et salutaires démontrant les contre-vérités, manipulations de données et autres conflits d’intérêts des climatosceptiques. Travaillant pour ma part dans un média avec un positionnement éditorial différent de celui de ces confrères, et n’ayant à suivre le feuilleton Climat qu’à travers le prisme du news, je leur déléguais volontiers ce travail de fond essentiel et difficile (sincèrement merci à Stéphane Foucart, Sylvestre Huet et Yves Sciama, pour ne citer qu’eux !)...

Les choses ont changé quand nous avons dû, à Science Actualités (ce média atypique créé voilà près de 30 ans à la Cité des sciences par notre association), prendre en charge une exposition consacrée au changement climatique. Contexte COP21, forte visibilité, conception et production de type muséographique, ciblage « public le plus large possible », mise à disposition des contenus dans une vingtaine de pays (via le réseau des Instituts français)... Pour nous, la question s’est donc reposée : faut-il donner la parole aux climatosceptiques dans cette exposition ? Avec Isabelle Bousquet (co-commissaire de cette exposition) et Valérie Masson-Delmotte (conseillère scientifique), nous avons finalement répondu par l’affirmative. Pas question de laisser certains crier à la censure, de leur permettre de victimiser, voire d’en appeler à un complot écologiste qui s’étendrait jusqu’à la Cité des sciences. Cela peut sembler dérisoire à certains, mais cette accusation a surnagé de façon bien réelle, et notre travail de préparation  l'a confirmé, tant auprès de publics non-initiés (en tout cas non-lecteurs de magazines scientifiques ou des pages sciences des quotidiens ou des hebdos), que de publics informés (médiateurs scientifiques, chercheurs, acteurs industriels). Nous avons donc acquis la conviction qu'il nous fallait traiter, à une place mineure au sein de cette exposition dont ce n'est naturellement pas le propos principal, le sujet des voix dissensuelles. Et ce surtout depuis que l'Académie des sciences avait offert une forme de légitimité à la diatribe de Vincent Courtillot (importante responsabilité de leur part, on le sait, mais qu'il nous était impossible d'ignorer).

Pour ceux qui ne connaissent pas bien Vincent Courtillot, j’en profite pour redire que c’est une personnalité complexe, attachante à bien des égards, au parcours scientifique qui forçait le respect jusque-là, vrai ou faux naïf par rapport à ses diverses compromissions (ça, je n’en sais toujours rien), pas directement salie par des conflits d’intérêts (ce serait trop simple !), « homme de gauche » (sa revendication quand il tente de justifier des combats planétaires plus prioritaires que le changement climatique) et communicant hors pair. Quoi qu’on pense du personnage, in fine ce serait trop facile de discréditer sa parole au seul motif qu’il est géologue et pas climatologue... À titre personnel, pour tenter de comprendre où il en est aujourd’hui, je chercherais plutôt les raisons de son positionnement absurde et jusqu’au-boutiste dans son passé politique et son aversion viscérale contre toute forme d’unanimisme. Plutôt « sympathique » pour nous, journalistes, qui faisons profession d’une saine suspicion et d’une défiance mesurée face aux sujets un peu trop consensuels, en particulier ceux soutenus par les politiques en place. « Sympathique »... mais notoirement insuffisant pour adhérer du coup aux thèses des suspicieux à tout crin ! Pour compléter le tableau, il ne faut pas oublier non plus le péché d’arrogance dont est peut-être victime Vincent Courtillot, qui se rêve certainement en nouveau Wegener dont les positions seront reconnues par la postérité... Ne sombrons pas dans la psychanalyse de cuisine. Mais je refuse en tout cas fermement, comme je l’ai trop entendu, de devoir le censurer pour raison qu’il serait sur le même terrain que les créationnistes ou de ceux qui défendaient que le Soleil tourne autour de la Terre. Méfions-nous des mauvais amalgames ! À vrai dire, et pour en finir avec Courtillot, je ne comprends toujours pas pourquoi il ne s’en est pas sorti par une stricte application du pari de Pascal : si les experts du Giec ont raison et que le dérèglement climatique existe bien, eh bien les actions entreprises pour le contrecarrer conduiront à un monde meilleur, dans le cas contraire le monde sera quand même meilleur...

Mais c’est son problème et revenons à notre questionnement de départ : puisque nous décidons de faire écho aux arguments des climatosceptiques, comment le faire au sein d’un média exposition, sans leur offrir une tribune venant contredire ou annihiler la portée d’un positionnement éditorial clair sur les causes et les effets attendus d’un réchauffement climatique avéré ? Notre réponse tient en un élément muséographique unique et circonscrit, en bordure d’un parcours de visite qui par ailleurs ne doit laisser aucune place au doute quant à nos intentions éditoriales (que nos propos soient écrits, audiovisuels, multimédias ou portés par des artistes, car notre média nous impose des modes d’écriture multiples et notre exposition démarre dès le hall d’accueil de la Cité).

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Il s’agit d’une borne interactive proposant au visiteur un débat filmé entre Vincent Courtillot et Valérie Masson-Delmotte, « La réplique aux climatosceptiques », chapitré en cinq parties autour des thèses des climatosceptiques, chaque partie étant lancée par une mise en contexte introductive de notre part. Cet élément muséographique s’intitule « Voix off », et n’est pas intégré aux « paroles de scientifiques et experts » des 21 personnalités interviewées sur les questions liées au dérèglement climatique. Dernières précisions : ce film n’est consultable que dans le contexte de l’exposition, nous ne le rendons pas accessible sur Internet... Et nous allons procéder à une évaluation globale de la perception des publics de l’ensemble de l’exposition (dont nous n’aurons les résultats qu’à la fin de cette exposition en mars 2016).

Je laisse chacun juge de l’atteinte, ou pas, de nos objectifs. Mais je pense important de nous questionner collectivement sur la place que nous décidons d’accorder, ou pas, aux climatosceptiques. En tenant compte des contraintes de chacun dans ses médias respectifs, de ses modes d’écriture spécifiques et des attentes supposées de ses publics cibles. C’est pourquoi je suis preneur dans ce blog de l'AJSPI de vos expériences, points de vue et critiques sur le sujet.

Une dernière interrogation en forme de provocation pour lancer la discussion : avec Vincent Courtillot et les climatosceptiques, ne sommes-nous pas confrontés, en tant que journalistes scientifiques, aux mêmes cas de conscience que les journalistes politiques avec Marine Le Pen et le Front national ?

Alain Labouze, rédacteur en chef de Science Actualités