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Nathalie Arthaud

Par Marie Guerra le jeu 20/4/17 - 14:40

1.

Le traité de Lisbonne de 2009 fixait comme priorité l’objectif de consacrer 3% du PIB européen à la recherche à l’horizon 2020. Cet effort n’est que de 2,25% (dont 64% effectués par les entreprises) contre 2,9% pour nos voisins allemands. Quel objectif vous fixez-vous, et en quelles proportions pour la recherche publique en part de réalisation d’ici 2022 ?

Cette manière de chiffrer la partie de la richesse produite qui va prétendument à la recherche et au développement cache en réalité bien des choses qui ont peu à voir avec la science et en tout cas avec l'intérêt de l'humanité. Des instituts financiers font passer leurs activités spéculatives pour de la recherche et ont obtenu de l'État du crédit d'impôt à ce titre. On pourrait aussi évoquer toutes les sommes qui servent à la recherche pour l'industrie d'armement. Je ne vois pas en quoi augmenter les investissements dits de R&D dans ces deux secteurs, par exemple, serait quelque chose de positif. Et sur le fond, cette manière de comptabiliser l'effort en direction de la recherche se place bien plus du point de vue du progrès des profits que du point de vue du progrès scientifique et du progrès de la société. Je suis pour la transparence totale des comptes des entreprises privées et de l'État. Cela permettrait à tout un chacun de voir où vont les capitaux, y compris ces 2% prétendument pour la R&D. Et puis, l'argent public ne doit pas être utilisé comme subvention aux entreprises privées. Donc l'argent public destiné à la recherche doit aller à la recherche publique. Il faut même prendre sur les profits privés pour subventionner cette recherche publique dont l'industrie privée profite considérablement, et qui se trouve avoir de plus en plus de difficultés comme les mobilisations de chercheurs l'ont montré à plusieurs reprises ces dernières années. Car dans les faits, dans bien des laboratoires les moyens de cette recherche publique ont reculé.

2.

Lors des 5 dernières années, la réforme de l’ESR n’a pas été remise en compte. L’autonomie des universités a montré leurs difficultés financières et n’a pas permis plus de visibilité pour les équipes de recherche qu’elles abritent. Le débat sur la sélection à l’entrée ou au cours du cycle universitaire n’a pas non plus été porté devant les citoyens. Comment donner plus d’attrait à nos universités ?

L'autonomie financière des universités vis-à-vis de l'État implique une dépendance accrue de ces mêmes universités vis-à-vis des financements privés. Est-ce mieux ? Non. Par ailleurs, cette autonomie financière n'a rien à voir avec une liberté supplémentaire en matière de recherche et d'enseignement. L'État peut très bien continuer à imposer des règles strictes en terme d'enseignement et de recherche. L'autonomie en soi ne veut rien dire. Aux Etats-Unis certaines universités sont largement autonomes de l'État mais elles ont des budgets incomparablement plus importants que n'importe quelle université française. Chacune des plus grosses universités américaines peut avoir un budget du même ordre que celui de tout le CNRS, par exemple. Alors, en France, l'autonomie des universités cache d'abord un désengagement de l'État de ce qu'on pourrait appeler le service public de l'enseignement supérieur. Les scientifiques devraient évidemment avoir la totale liberté de penser et la liberté de pousser leurs recherches dans la direction qui leur semble fructueuse dans la limite des possibilités de la société. Car ils ne peuvent pas être déconnectés de la société et de ses besoins. La recherche doit aussi bien sûr rendre compte de ce qu'elle fait : diffuser ses savoirs, ses travaux, ses questionnements, vulgariser auprès du plus grand nombre possible. Enfin, une société humaine digne de ce nom devrait chercher à abolir la coupure qui existe aujourd'hui entre l'ensemble de la population et une intelligentsia spécialisée. L'éducation devrait viser à ce que tout le monde participe à l'innovation scientifique, technique ou artistique.

3.

Est-il toujours pertinent selon vous de pousser tous les jeunes à faire des études universitaires ?

Je pense qu’en ce qui concerne les études, universitaires ou pas, il faut avant tout les rendre accessibles à tous. Cela signifie des moyens pour la rendre réellement gratuite et libérée de la domination des intérêts capitalistes. Du fait de cette domination qui transforme l’éducation en « machine à fabriquer de la chair à patrons » (comme l’affirmaient les jeunes manifestants contre la loi El Khomri), combien avons-nous perdu d’Einstein, de Beethoven, de Curie ? Je suis communiste et dans une société organisée autour de la satisfaction des besoins de chacun il est très probable que les études dureront toute la vie en parallèle d’un travail utile à la société pour chacun. Oui, je suis pour libérer l'imagination et la créativité de milliards d'êtres humains.

4.

La France produit actuellement un peu plus de 12.000 docteurs és sciences par an, dont environ un quart d'étudiants étrangers, un chiffre stagnant depuis près de 20 ans. Voulez-vous, durant votre quinquennat, maintenir ou augmenter ce chiffre ? A combien doivent se chiffrer le nombre et le montant des contrats de doctorants financés par l'Etat ? 5. Avec un peu plus de 250 000 chercheurs, la France se classe 8ème mondiale, loin derrière la Chine, les Etats-Unis et le Japon. Il y a 20% de précaires dans les EPST et les départs en retraite se font de plus en plus tard.

5.

Comment comptez-vous changer cette situation décourageante pour ceux qui se destineraient à la recherche ?

La situation des docteurs, ces apprentis-chercheurs, est une manifestation de la contradiction qui existe dans cette société entre d’une part les intérêts immédiats des entreprises capitalistes, destinées à faire du profit, et d’autre part ceux de la science, qui a vocation à faire progresser les connaissances de la société dans son ensemble. Il serait de l'intérêt de la science que les jeunes chercheurs puissent continuer à oeuvrer dans le domaine dans lequel ils ont acquis une compétence. Mais les budgets de la recherche publique ne le permettent pas et les recrutements y sont très réduits. De plus, bien des docteurs ont effectué des travaux dans le cadre de leur thèse pour le compte d'une entreprise privée, encadrés par des chercheurs d'institutions publiques et bien souvent avec les moyens de la recherche publique. Ils ont été des chercheurs quasi-gratuits pour le compte d'entreprises privées qui ne sont pas de petites PME mais des géants, ou des sous-traitants de ces géants, des secteurs de l'automobile, de l'énergie, de l'informatique, de l'industrie pharmaceutique,… Dans tous les laboratoires, les chercheurs réclament des renforts humains pour avancer dans leurs travaux. C'est une aberration et un gâchis de rejeter ces jeunes apprentis-chercheurs vers le chômage. C'est d'ailleurs vrai pour tous les apprentis, quel que soit leur niveau d'étude. Alors, dans les laboratoires publics, l'Etat doit embaucher tous les jeunes qui y ont été formés, s'ils le désirent, en faisant payer les grandes entreprises privées qui profitent très largement de la recherche publique. Et il faut contraindre ces entreprises privées à embaucher les docteurs dont elles ont utilisé les recherches, là encore, évidemment, si ces jeunes le désirent.

6.

François Hollande, candidat, avait promis de réformer le Crédit impôt recherche (CIR) afin d’en faire « un outil plus incitatif et de limiter les effets d’aubaine ». 5 ans plus tard, le CIR atteint les 6 milliards d’euros par an et les PME n’en bénéficient pas plus qu’auparavant. Pensez-vous que ce dispositif fiscal soit un levier pour financer la recherche et embaucher les docteurs ? Estimez-vous que cette niche fiscale doive perdurer ? Trouvez-vous normal que grâce au CIR, des très grands groupes du CAC 40 n'acquittent pas d'impôts en France ?

François Hollande n’a pas été avare de promesse. Il avait aussi promis d’être « l’ennemi de la finance ». Comme vous le constatez les 6 milliards d’euros du CIR ne bénéficient essentiellement qu’aux grands groupes. Ce n’est finalement qu’une illustration de cette volonté gouvernementale de servir les grands intérêts privés et au final … la finance ! Comme je le disais dans ma première réponse « l'argent public ne doit pas être utilisé comme subvention aux entreprises privées » et je suis donc pour supprimer ces aides déguisées qu’il s’agisse du CIR ou du CICE.


7.

Comment rendre plus efficace le soutien public dont l'innovation a besoin ? Considérez-vous qu'il faille réorienter la recherche publique vers les besoins économiques immédiats, ceux des entreprises, au détriment de la recherche fondamentale ?

Le « soutien public à l’innovation » c’est la feuille de vigne des aides publiques aux entreprises capitalistes ! Toute la vie économique, toutes les politiques publiques, sont orientées vers les besoins en profits des entreprises privées. En vidant ainsi les caisses de l’Etat c’est l’ensemble de la population qui en pâtit, et il y a toujours autant de chômeurs et également de plus en plus de dividendes distribués aux actionnaires. Et cela se fait au détriment des services publics utiles à la population aussi bien en matière de santé, d’éducation, de transport, qu’en ce qui concerne la recherche. SCIENCE ET SOCIETE

8.

En matière de recherche, y a-t-il des thématiques qui vous souhaiteriez soutenir en priorité ? Si oui, lesquels ?

La recherche médicale me paraît être une de ces priorités. Et plutôt que de la faire dépendre de la générosité publique, elle devrait faire plutôt l’objet d’un budget qui ne soit pas ridicule en comparaison par exemple de celui des dépenses militaires. Je serai favorable à ce que les partisans de ces dépenses militaires inutiles voire nuisibles organisent leur « armée-ton » !

9.

La société s'est interrogée sur la pertinence de la mise en oeuvre d'innovations comportant des risques. Mettrez-vous en oeuvre des réglementations plus ou moins strictes – et si oui jusqu’où ?

Dans les domaines suivants : Dans tous ces domaines qui font débat, il m’apparaît nécessaire que la population, qui est concernée au premier chef, ait son mot à dire. Mais pour que le débat sur ces questions soit réellement ouvert et libre, il faudrait au préalable faire en sorte que les intérêts des puissances capitalistes en soient absents. Car au fond ce qui pollue l’ensemble de la société ce sont les intérêts de cette minorité qui non seulement accapare toutes les richesses mais est prête à tous les mensonges, à tous les camouflages, à acheter tous les experts scientifiques, à prendre tous les risques, pour développer ses profits et sauver sa domination sur la vie sociale. Sinon, la liberté du débat sur ces questions, se réduit finalement à la liberté du renard libre dans le poulailler libre !
a. les nanotechnologies
b. les techniques de réécriture du génome (Crispr Cas 9)
d. les vaccins c. les pesticides e. les gaz de schistes
f. le nucléaire
Pour ce qui est des pesticides, des gaz de schiste, dont les nuisances actuelles ou à venir sont évidentes, il est aussi évident que les industriels de ces secteurs jouent les apprentis sorciers en privilégiant leurs intérêts et leurs profits au détriment de l’intérêt général. Le courant communiste, marxiste, dont je me revendique n'a jamais été opposé au progrès. Au contraire. Le progrès technique est le fondement matériel d'une organisation sociale communiste. Mais l'économie capitaliste actuelle empêche l'utilisation pleine et rationnelle du progrès technique. Elle le transforme même en nuisance pour la nature et l’humanité. Quant au nucléaire, la catastrophe de Fukoshima a bien illustré que si le nucléaire était susceptible de créer des problèmes, le plus grand danger reste le capitalisme qui n’a que faire de l’intérêt général. Oui, il faudrait que l'humanité use à plein du progrès dans l'intérêt collectif. Mais pour cela, elle doit être capable de maîtriser sa production et donc renverser la dictature s'émanciper de la classe capitaliste sur l'économie. En retour, cela permettrait une utilisation bien gérée, sous contrôle de la population, de la technique, des progrès, des ressources naturelles, sans gaspillage de matière première et de main-d'oeuvre.
g. les perturbateurs endocriniens
Pour ce qui est des perturbateurs endocriniens, ils sont, de l'avis des scientifiques qui ont initié une pétition contre les décisions a minima de l'Europe à ce sujet, davantage qu'une menace : un réel problème de santé publique qui pourrait devenir un scandale sanitaire d'ampleur. Il est nécessaire, pour vaincre les réticences financières des grands groupes concernés par leur usage, que l'alerte prenne une tout autre ampleur pour que, sans tarder, des lois soient promulguées et des moyens pour les appliquer mis en place –alors que des dégâts, disent-ils, sont d'ores et déjà survenus et enregistrés médicalement.

10.

Comment la France pourra-t-elle garder l’expertise scientifique et le poids nécessaire pour défendre ses points de vue ?

D’une manière générale, le « point de vue de la France » comme « l’intérêt de la France » d’ailleurs, ce ne sont pas des préoccupations que je partage. Pour moi, il y a l’intérêt de la population travailleuse qui crée toutes les richesses et fait tourner tous les rouages de la société, et l’intérêt de la minorité capitaliste. Et ces intérêts sont opposés dans tous les domaines. Et en ce qui concerne la recherche scientifique en particulier, il me semble que celle-ci doit bénéficier de la collaboration internationale plutôt de se réfugier derrière la concurrence nationale. Les frontières, réelles ou dans les têtes, ne servent que ceux qui privilégient leurs intérêts capitalistes particuliers, en matière d’inventions ou de productions au détriment de l’intérêt général.

11.

Le principe de précaution, inscrit dans la constitution sous la présidence de Jacques Chirac, notamment suites aux scandales de la vache folle et du sang contaminé, doit-il être remis en question ?

Non bien évidemment. Mais rien ne vaut le contrôle direct de la population, le droit pour n’importe quel salarié de dénoncer les dysfonctionnements qu’il constate. On l’a vu pour le scandale du Médiator, c’est l’acharnement de quelques personnes contre l’attentisme des services de l’Etat, contre le poids économique et social d’un grand groupe qui a permis d’en finir.

12.

Considérez-vous qu’il y a débat sur la responsabilité humaine dans le changement climatique ? 13. Le regain de climatoscepticisme aux Etats-Unis et pour partie en France vous inquiète-t-il ? 14. Quelle sera votre stratégie pour tenir les engagements de l’Accord de Paris ? 15. Outre les questions d’énergie et de changement climatique, la science nous alerte sur la dégradation de notre environnement : déclin de la biodiversité, appauvrissement des sols, contamination de la chaîne alimentaire par les produits phytosanitaires et industriels, pollution des eaux, … Quel est votre programme pour répondre à ces enjeux de société ?

Entre les préoccupations affichées et les mesures à prendre, il y a les intérêts privés et les profits des groupes capitalistes. Or, les États sont fondamentalement au service de ces intérêts-là et ils le resteront tant que ces groupes capitalistes resteront les véritables maîtres de la société. La COP21 en a été un exemple flagrant. D'abord, il a fallu des mois et l'approche de la 22e conférence des Nations unies sur le climat pour que l'accord de la COP21 soit finalement ratifié. Et surtout, cet accord qui prévoit de réduire les émissions humaines de CO2 ou de méthane pour limiter le réchauffement climatique n'est en rien contraignant. Les États se sont engagés à promouvoir les énergies renouvelables ? Pas les groupes industriels privés ! Et les 100 milliards de dollars par an estimés nécessaires par l'accord de Paris pour financer la transition énergétique, s'ils ne restent pas un voeu pieux, seront avant tout un nouveau moyen pour ces groupes industriels de tirer de nouvelles subventions de l'État. Tant qu'on ne remet pas en cause le pouvoir de nuisance des intérêts capitalistes, on se condamne à l'impuissance.